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Précarisation des auteurs : les raisons de la colère

Joann Sfar post #auteursencolère
Publié le 25/06/2018
Conditions de rémunération lors des festivals et salons, réformes de leur régime social, rien ne va plus pour les auteurs professionnels qui, depuis plusieurs mois, tentent d'alerter l’État et l'ensemble de la population sur leur inquiétante précarisation. Alors, que se passe-t-il ? Faisons le point ensemble...
En mars dernier déjà, le salon Livre Paris, l'un des plus grands événements de la vie littéraire française, était entaché de scandale. Le hashtag #Payetonauteur devenait un véritable cri de guerre, dévoilant aux Français médusés une réalité aberrante : bien que le tarif d'une entrée au salon oscille entre 6 et 29 €, les auteurs participants n'étaient pas payés un centime pour leurs interventions durant les rencontres et conférences. Révoltés, les auteurs dénonçaient alors un système de chaîne du livre destiné à protéger tout le monde, sauf eux. Pourtant, sans auteur, pas de livre !

Imaginales et Étonnants Voyageurs dans la tourmente
Le mois dernier, la polémique se voyait relancée lors de deux festivals phares du printemps littéraire, militant pourtant pour le respect de bonnes pratiques : Étonnants Voyageurs, à Saint-Malo et Les Imaginales, à Épinal, étaient accusés par plusieurs auteurs et représentants d'organisations d'auteurs, telles que Samantha Bailly, présidente de la Charte des auteurs et illustrateurs de livres-jeunesse et vice-présidente du Conseil permanent des écrivains, de ne pas respecter les tarifs de rémunération préconisés par le Centre National du Livre (CNL). Problème : le financement de ces deux festivals repose en grande partie sur des subventions attribuées par le CNL sous condition de rémunération des auteurs au tarif minimum imposé. S'ensuivit une sorte de bras de fer dont personne ne semblait sortir gagnant : tandis que les responsables d’Étonnants Voyageurs annonçaient être en train de régler la situation, Stéphane Wieser, directeur des Imaginales à Épinal, arguait des difficultés budgétaires du festival malgré son soutien aux bonnes pratiques.

"Nous avons été l'un des premiers festivals à répondre favorablement à la rémunération des auteurs, il faut le rappeler", insistait-il dans un entretien accordé à Actualitté, avant d'évoquer la problématique du coût de la rémunération de tous les auteurs invités au tarif imposé. "Avec une centaine de tables rondes, nous avions calculé que rémunérer les auteurs sur la base demandée par le CNL coûterait 80 000 €. C'est impossible à tenir", poursuivait-il dans le même entretien, avant d'ajouter : "L'objectif est d'aboutir à une rémunération qui soit la plus complète possible, mais que deviendrait le festival si l'on n'invitait plus qu'une trentaine d'auteurs pour être assurés de les payer tous ? Et qui devrions-nous alors choisir ? Les têtes d'affiche, pour capter l'attention des visiteurs ? Dans ce cas, nous laisserions de côté les jeunes auteurs ou ceux, plus fragiles, qu'il faut soutenir."

Suite à la levée de boucliers des auteurs et après que le CNL a menacé de couper les subventions accordées à ces deux festivals l'année prochaine, faute d'application stricte des tarifs préconisés, Étonnants Voyageurs et Les Imaginales ont promis de se mettre en totale conformité pour l'édition 2019. Si la querelle est pour l'instant apaisée, le sentiment d'amertume demeure pourtant.


Le régime social des auteurs : une réforme précarisante ?
Si le torchon brûle entre festivals et auteurs au sujet de la rémunération de ces derniers, c'est aussi parce que peu d'entre eux parviennent à vivre décemment de leur activité. L'image du glorieux écrivain, adulé du public et vivant de sa plume, n'aura hélas jamais été aussi éloignée de la réalité. Une étude du ministère de la Culture récente révèle ainsi que 41 % des auteurs professionnels vivent avec des revenus inférieurs au SMIC et 180 000 sont même sous le seuil de pauvreté.

Et une réforme de leur régime social, actuellement en cours de négociation, a achevé de mettre le feu aux poudres : jeudi 21 juin dernier, une centaine d'auteurs manifestaient devant le ministère de la Culture, place Colette à Paris, en marge d'une réunion de concertation avec Françoise Nyssen, ministre de la Culture, et Agnès Buzyn, ministre de la Santé. 270 000 auteurs français cotisent actuellement à l'Agessa-MDA pour bénéficier d'une couverture sociale lacunaire. Ainsi, s'ils disposent actuellement d'une retraite de base, du droit à la formation professionnelle et de congés de maternité ou de paternité, comme les 30 millions d'actifs français, les auteurs ne disposent actuellement pas droit au chômage, ni aux congés payés. Ils sont également soumis à un mode de rémunération spécifique, versé sous forme de droits d'auteurs de façon irrégulière et aléatoire. Aussi s'estiment-ils particulièrement pénalisés par la hausse de la CSG qui s'est appliquée le 1er janvier 2018 pour eux comme pour l'ensemble des Français sans s'accompagner des indemnités compensatoires dont bénéficient les autres et des mesures applicables au 1er janvier 2019, notamment le passage à 7 % pour tous de la cotisation retraite des auteurs et l'application du prélèvement à la source, qui ne tient pas compte de la particularité de leur mode de rémunération.

Figure de proue de la contestation, le dessinateur Joann Sfar réclame notamment la mise en place d'un régime spécifique de protection et de rémunération des auteurs. "Si on ne crée pas un statut spécifique aux auteurs, plus personne ne pourra vivre de la littérature. Va-t-on vire le paradoxe d'une ministre éditrice qui laisse mourir le métier d'auteur ?" écrivait-il sur son compte Twitter le 16 juin dernier

L'intéressée, Françoise Nyssen, ancienne dirigeante de la maison d'éditions Actes Sud, ainsi que la ministre de la Santé Agnès Buzyn, ont réaffirmé le 21 juin leur volonté de mettre en place une réforme juste, avec des mesures de compensation adaptées, d'ici octobre. De quoi tout de même laisser planer l'inquiétude sur la Rentrée Littéraire...

[Crédit Photo : ©Joann Sfar, Twitter]

Bibliographie

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